Le bonheur chez Nietzsche

Elève prodige, Nietzsche obtient à 25 ans un poste à l’université alors qu’il n’a pas de thèse. C’est à cette époque qu’il rencontre Wagner. Il démissionne 10 ans plus tard pour vivre en nomade en Italie, France et Bohème, période de maturation de son oeuvre. La fin de sa vie verra une descente dans la folie, dont il ne reviendra pas. Après sa mort, sa sœur Elizabeth tenta d’utiliser sa pensée pour servir ses convictions nazie. Elle publiera des notes, allant jusqu’à en réécrire des parties. Ce sera l’ouvrage posthume : La volonté de puissance. 

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La vie ne tend pas au bonheur pour Nietzsche, qui critique en cela les philosophies eudémonistes classiques. C’est que la vie est pensée ici comme une énergie. Il s’agit d’une force vitale qui pousse tout être vivant, de la bactérie à la civilisation, à étendre son pouvoir sur ce qui l’entoure, à tenter de se l’approprier, l’assimiler, le digérer pour le soumettre à sa loi. Il n’y a ici rien de moral ou d’immoral, il s’agit juste d’un état de fait : la vie est comme ça, elle est « volonté de puissance »[1]. La vie est donc par nature ambivalente : elle est force créatrice, développement, mais aussi destruction, agressivité, morbidité, y compris au niveau de l’individu lui-même. Et il arrive que ce soit ce versant sombre qui occupe majoritairement le terrain, comme chez le dépressif ou le suicidaire. Par conséquent, l’horizon de cette volonté de puissance, de cette volonté de vie n’est pas et ne peut pas être le bonheur. Les plantes, les animaux et les hommes sont animés par un désir de puissance, pas par un désir de bonheur[2]. De surcroît, l’ambivalence de la vie fait qu’au sein même de l’individu, quelque chose résiste déjà au bonheur.

Et pourtant, nous ne sommes pas condamnés au tragique. Le bonheur est possible, mais comme un « à côté », une émanation secondaire de la vie, pourvu qu’on ne s’illusionne pas sur la nature du bonheur et qu’on soit prêts à embrasser les règles du jeu.

La première condition au bonheur est la capacité d’oubli. L’attachement au passé, qu’il soit positif sous forme de nostalgie ou négatif sous forme de ressassement traumatologique, ne peut mener qu’à la paralysie pour Nietzsche. Il faut également oublier le futur, c’est-à-dire ne pas être trop dans l’anticipation, ne pas être conscients à l’extrême des conséquences possibles de nos actes. Là aussi, le vertige ne pourrait que nous paralyser. L’oubli, qui efface les traces du passé et estompe le futur, débarrasse l’action de ce qui pourrait l’orienter faussement et du coup la rend plus efficace. L’oubli a donc un rôle double dans le bonheur : il nous rattache au présent et il permet l’accomplissement de notre puissance. On retrouve donc à la fois chez Nietzsche l’idée partagée que le bonheur demande une attention à l’instant et l’idée spinoziste que l’augmentation de notre puissance nous procure de la joie.

Mais surtout, il faut se débarrasser de la vision d’un bonheur comme paix de l’âme. Le bonheur, chez Nietzsche prend acte de l’ambivalence de la vie, il est réconciliation avec le malheur. Nietzsche n’apprend pas à éviter le malheur, à se détacher des choses du monde pour s’insensibiliser ou accueillir le malheur avec « sagesse ». Au contraire, la philosophie du bonheur chez Niezsche est embrassement complet du malheur pour ce qu’il est : un élément de la vie. Aimer la vie, être heureux, c’est l’aimer avec le malheur qu’elle contient et le traverser pleinement. Pour être heureux, il faut donc dire « oui » à la vie, « oui » à son destin (ce qu’on appelle dans la philosophie de Nietzsche l’amor fati). Il ne s’agit pas ici d’un « oui » passif ou résigné, c’est un « oui » franc, joyeux, actif qui marche vers son destin la tête haute.


  • [1] Par-delà le bien et le mal, § 259
  • [2] La volonté de puissance, §305

La tolérance

La tolérance est un concept daté, né au XVIème siècle avec « l’édit de tolérance » de Catherine de Médicis, qui reconnaissait le droit de culte aux protestants. La notion est donc très liée, dès son essor, au contexte des guerres de religions entre catholiques et protestants qui divisaient alors le royaume. Comme émotion positive, ce qui nous intéresse ici, elle désigne un éventail d’attitudes allant de l’effort conscient pour accepter ce qu’on n’approuve pas, jusqu’à l’accueil bienveillant de la différence quelle qu’elle soit, traduisant ainsi une ouverture d’esprit, un respect d’autrui voire une curiosité pour sa particularité. Voltaire[1] en faisait une condition incontournable du développement moral des individus, et par suite, du progrès social. En effet, la tolérance est une des conditions d’un vivre-ensemble harmonieux. C’est aussi une condition de la démocratie, puisqu’elle suppose la reconnaissance d’une équivalence en droit et en dignité de toutes les opinions.

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Mais toutes les opinions doivent-elles vraiment être tolérées ? Ainsi, la tolérance n’est pas sans ambiguïtés. Notons d’abord que la tolérance n’est pas l’indifférence. Se moquer de tout ou considérer que tout est équivalent n’est pas être tolérant. Comme le faisait remarquer Locke[2], poser la tolérance, c’est poser des limites entre ce qui est acceptable, ce qui ne l’est pas, ce qui est négociable. Et c’est en ce sens qu’elle reste une émotion ou une décision rationnelle positive : elle repousse une limite et manifeste une volonté de se retrouver par-delà une opposition. Cependant, le respect de la différence ne signifie pas qu’on se doive d’accepter tout et n’importe quoi. Dès lors qu’on refuse le relativisme moral, des limites doivent être posées. Mais comment déterminer ces limites ?

On peut ici confronter les valeurs. Par exemple, la question de l’excision fait s’opposer la défense de pratiques traditionnelles d’un côté, contre le droit des femmes de l’autre. Or, la mutilation forcée est une atteinte grave aux droits de l’homme. Aucune société n’a le devoir de tolérer une atteindre grave aux droits de l’homme au nom de la différence culturelle. Remarquez que le relativisme social nous demanderait ici de l’accepter. Je choisis volontairement ici un exemple où la priorité des valeurs s’impose aisément. Il va sans dire qu’il n’est pas toujours facile de les établir et de poser les limites, que ce soit au niveau social ou dans nos rapports quotidiens entre individus. La confrontation des valeurs peut elle-même faire l’objet d’un débat public.

Dernière question : faut-il tolérer les intolérants ? Il s’agit de savoir si une démocratie doit accepter les discours de partis politiques, de communautés ou d’individus qui justement, ne respectent pas la tolérance et refusent le droit de cité à une partie de la population ou à certaines opinions. Cette question, Rawls[3] la pose dans Théorie de la justice. Il remarque deux choses : que les intolérants ne peuvent se plaindre d’intolérance (puisqu’on ne peut se prévaloir de principes qu’on ne reconnaît pas soi-même), si on leur impose le silence, ils ne pourront rien revendiquer. Mais Rawls conclut aussi que les tolérants ne peuvent imposer des restrictions à ceux qui ne le sont pas à moins d’un danger immédiat pour la constitution ou pour la sécurité individuelle (car la justice démocratique impose le respect de toutes les opinions). Il faut donc bien tolérer les intolérants. Et il serait dommage, à mon avis, de ne pas les laisser s’exprimer. Car comment combattre des opinions et faire évoluer les mentalités si ce n’est par la confrontation des arguments dans un débat public ? Refuser de laisser les intolérants s’exprimer, c’est laisser des opinions négatives prospérer de façon souterraine et surtout, c’est se refuser la possibilité de les réfuter.

Enfin, je laisse à votre réflexion la question du « politiquement correct » où, au nom de la liberté, on met sous pression la liberté elle-même, comme si toute opinion, tout discours voire toute tournure de phrase qui ne rentrait pas exactement dans une norme préétablie devenait indésirable. En arrivons-nous à une ère d’intolérance au nom de la tolérance ?

 

Faut-il préférer le bonheur à la vérité ?

Je vous propose cette semaine une réflexion dans le prolongement de celle ouverte il y a quelques semaines par la machine de Nozick. On y avait vu que si, comme on a tendance à le croire, l’être humain recherchait par dessus tout à être heureux, alors toute personne devrait souhaiter se brancher à la machine. Or, l’expérience de pensée soumise à un grand nombre d’individus montre qu’au contraire, très peu de gens le ferait, indiquant par là que le bonheur n’est pas nécessairement pour eux la valeur suprême. Ce qui nous mène à la question philosophique de cette semaine : faut-il préférer le bonheur à la vérité ?

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Implicitement, la question ne semble se poser que dans des situations où elles s’excluent l’une l’autre. Ce serait bonheur ou vérité, comme si on ne pouvait avoir les deux en même temps, comme si le bonheur ne pouvait que s’accompagner du mensonge et que la vérité ne pouvait que faire notre malheur. Dans une telle situation, on peut vouloir d’abord entendre le « faut-il ?» comme un « doit-on ?». Nous sommes alors renvoyés à la question des devoirs, comme si chacun d’entre nous, en toutes circonstances, avait le devoir de préférer l’un à l’autre. Doit-on donc préférer la vérité au bonheur, comme s’il y avait là un devoir envers soi-même, une dignité particulière ? Doit-on au contraire préférer le bonheur à la vérité, poussés par ce qui serait un respect envers notre nature, définie alors principalement sous son aspect jouissif ? La question des devoirs envers soi-même et des contenus de ces devoirs étant déjà philosophiquement problématique, c’est à grand peine qu’on fonderait ici un devoir prioritaire envers soi-même pour l’un ou pour l’autre, pour le bonheur ou pour la vérité.

Se poser la question serait alors plutôt à entendre sur le mode du conseil, comme un « vaut-il mieux choisir le bonheur contre la vérité ou la vérité contre le bonheur » ? Vous l’aurez compris, ce « vaut-il mieux » ne peut faire l’économie du « par rapport à quoi ? ». Par rapport à mes intérêts ? Sans doute est-ce la vérité qu’il faut alors privilégier. Par rapport à mon bien-être global ? Bien malin celui qui sait dès maintenant quelle alternative lui sera la plus heureuse au final. Une vérité douloureuse mais libératrice vaut peut-être mieux qu’une illusion confortable bercée trop longtemps. Eviter un malheur présent n’est peut-être pas un bon calcul à long terme. Difficile, donc, de se prononcer sur la meilleure des deux options d’un point de vue pragmatique, y compris par rapport au bonheur lui-même. Si bonheur et vérité semblent d’abord s’exclurent, ils peuvent aussi se rejoindre par-delà le malheur présent. On aboutirait alors à un bonheur par la vérité, comme s’il s’agissait d’un chemin détourné mais plus solide à long terme.

Vous l’aurez compris, il n’y a pas de « bonne réponse » à cette question, mais plutôt des choix et des implications. En choisissant la vérité au bonheur, je fais un choix sur la personne que je désire être. Ne pas mettre la tête dans le sable et choisir de faire face à une vérité désagréable est aussi une façon de s’assumer, d’assumer la vie avec ses dimensions déplaisantes et de se montrer responsable face au monde. On peut choisir la vérité, avec les souffrances qu’elle suppose, et en tirer, si ce n’est un bonheur en soi, au moins une certaine idée de soi-même. Se choisir responsable et malheureux plutôt qu’heureux dans l’illusion est aussi un choix rationnel qui engage l’être. Tout comme le choix inverse. En choisissant le bonheur à la vérité, j’indique que la dimension la plus importante de mon être est de jouir de la vie, quitte à en rester au niveau superficiel des choses et des relations, quitte à être un « imbécile heureux ». Quitte aussi à mentir et faire souffrir ? Nous n’avons envisagé jusqu’ici que la vérité qui nous concernait, mais elle peut aussi mettre autrui en jeu. Préférer mon bonheur à la vérité pour autrui est ainsi courir le risque d’être injuste. Laisserais-je un innocent être accusé parce que c’est mieux pour moi de mentir ou de me taire ? Remarquez comment les pires dérives égoïstes peuvent découler de cette position.

Et quand bonheur et vérité concernent autrui ? L’exemple le plus classique : dire à un(e) proche que sa ou son conjoint(e) le(la) trompe. Quel est mon devoir prioritaire envers cet(te) ami(e) ? Lui dois-je d’abord le bonheur ou d’abord la vérité ? Je peux faire un choix qui engage la signification de l’être pour moi-même, mais c’est impossible de faire le choix de l’être pour autrui. C’est donc du côté de la relation elle-même qu’il faut alors chercher. On trouve chez Hegel l’idée que nous n’avons pas le devoir de tout dire à tout le monde, mais que les devoirs que nous avons les uns envers les autres dépendent de la nature et de la proximité de notre relation. Sans doute faut-il chercher là ce que je dois à autrui, et être conscient que ce que je déciderai alors de faire engagera la nature de notre relation.

Luc Ferry / Spinoza et Leibniz, le bonheur par la raison

Et encore une fois un titre accrocheur, qui ne remplit pas ses promesses. « Le bonheur par la raison » était-il donné en sous-titre, mais c’est très indirectement que l’on trouvera un quelconque rapport avec le bonheur en ces pages. C’est même à peine si on nous parle de Leibniz. Un titre plus honnête aurait été « pourquoi le système de Spinoza, d’après M. Ferry, ne tient pas ». Cela dit, mis à part la déception que ressentira tout auditeur de ce CD qui espérait en apprendre sur le bonheur chez Leibniz et chez Spinoza, il restera pour les amateurs de philosophie, 1h15 de cours consacré à une certaine lecture de Spinoza plutôt agréable à écouter.

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André Comte-Sponville & François Jullien / Bonheur, Visions Occidentales et Chinoises

Voilà a contrario, 3 CD qui tiennent leurs promesses, car c’est bien de bonheur et uniquement de bonheur que nous dissertons ici. Le premier CD est tenu par André Comte-Sponville, vous y retrouverez pour l’essentiel l’exposé qui avait fait l’objet d’un petit ouvrage Le bonheur désespérément. Le deuxième CD contient l’exposé de François Jullien, spécialiste de la pensée chinoise. Le troisième est consacré aux questions que s’adressent les deux invités. L’exposé d’André Comte-Sponville est très clair et pédagogique. Il soutient, en visitant entre autres Platon et Spinoza, que le bonheur risque fort de nous échapper tant que nous en faisons un but, et que notre chance de le retrouver est d’en faire non pas un but mais une expérience. L’exposé de François Jullien sera plus difficile d’accès si vous n’avez pas de bagage philosophique, mais il est particulièrement intéressant et vaut la peine que vous vous accrochiez un peu si besoin est. On y apprend notamment que la Chine n’a pas pensé le bonheur comme la pensée indo-européenne a pu le faire. La Chine n’a en effet pas construit d’opposition entre bonheur et malheur, elle n’a pas non plus élaboré de concepts d’âme, de corps ou de finalité, pas d’ontologie en Chine, pas de pensée de l’être, de pensée du manque ni de pensée de l’éternité. Toutes les questions fondamentales de la Grèce n’ont pas été pensées en Chine. C’est donc une vision tout à fait différente que François Jullien déroule sous nos yeux. On regrette de ne pas en apprendre plus et vous aurez sûrement, comme moi, l’envie de creuser la question. Le dernier CD est à réserver aux initiés, sautez-le sans regrets si vous vous sentez largué, le plus intéressant de l’enregistrement n’est pas là.

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Le bonheur chez Pascal

Blaise Pascal (1623-1662) est à la fois mathématicien et moraliste. Comme mathématicien, il invente à 19 ans la « pascaline » (première machine à calculer), prouve la pression de l’air, invente le concept d’espérance en probabilités… Déjà rapproché de la religion chrétienne à la mort de son père, il connaît une nuit d’extase mystique le 23 novembre 1654. Dès lors, Pascal se consacre à une apologie de la religion chrétienne.

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Il est plus difficile de tirer une conception unifiée du bonheur chez Pascal, compte tenu du caractère fragmentaire et incomplet des Pensées. Ce qu’on peut remarquer cependant, au fil des extraits, est le caractère tragique que prend le bonheur chez Pascal. En effet, tout en disant que le bonheur est recherché par tout le monde, qu’il est « le motif de toutes les actions de l’homme, jusqu’à ceux qui vont se pendre »[1], il affirme en même temps, de façon certes un peu provocatrice, qu’ « il est inévitable que nous ne le soyons jamais »[2]. Quelle est la raison de notre condamnation ? Notre quasi-impossibilité à goûter le présent pour ce qu’il est. Nous ruminons le passé ou bien nous nous projetons vers l’avenir qui ne peut que nous échapper puisqu’il ne se laisse jamais rattraper. Ainsi, « nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre »[3].

Le bonheur est-il à jamais perdu chez Pascal ? Le tragique est un peu provocateur disais-je, car tout en semblant nous condamner, Pascal nous indique aussi une voie de sortie. Sa position se trouve concentrée en une phrase : « le bonheur n’est ni hors de nous, ni dans nous ; il est en Dieu, et hors et dans nous »[4]. Ce qui signifie que le bonheur ne provient pas de biens extérieurs. De façon très classique, Pascal n’attend pas le bonheur d’une quelconque faveur de la naissance ou des circonstances, aucun bien matériel, aucun honneur, aucun divertissement ne nous apportera durablement le bonheur. Le bonheur n’est donc pas « hors de nous ». Mais il n’est pas non plus « dans nous », position plus originale déjà, et qui signifie que nous ne sommes pas capables, par nos simples ressources intérieures, d’atteindre durablement le bonheur. Créatures trop vaines et trop aveugles, nos seules forces ne sont pas suffisantes. Le bonheur est « en Dieu », c’est Dieu qui donne suffisamment de sens à nos vies pour les rendre heureuses. Dieu est bien « hors » nous, non seulement de par sa nature, qui excède en tous points la nôtre, mais aussi parce que le Dieu de Pascal est un Dieu qui se cache. Il se dérobe, reste à distance de sa créature dont les forces ne seraient pas suffisantes pour L’appréhender et qui n’a plus dès lors que sa foi pour Le rejoindre. Dieu est ainsi « hors nous » car il nous excède, mais aussi parce qu’il se dérobe. Et pourtant, il est «dans nous », car par la foi, Dieu se rend sensible au cœur. Ce bonheur, l’union à Dieu dans la contemplation est donc bien à la fois « hors » nous et « dans nous ».

On le remarque ici, il y a une véritable misère de l’homme sans Dieu chez Pascal. L’homme est pour lui une créature faible, agitée par des occupations vaines, pleine d’illusions et qui fuit l’angoisse de la mort dans une frénésie de divertissements sans jamais vraiment réussir à tromper son ennui. Les philosophies qui enseignent à trouver bonheur et sagesse en soi-même ont surestimé les ressources humaines. Apprendre à vivre au présent, à ne pas attendre le bonheur de lendemains qui chanteraient, à rester au repos, sont effectivement des conditions sine qua non du bonheur, mais la faiblesse de la nature humaine nous empêche d’atteindre durablement ces états par nos seules forces. Pour Pascal, seule la rencontre de Dieu et sa contemplation sont assez puissantes pour calmer le désarroi de l’homme.



[1] Pascal, Pensées, § 425 (éd. Brunschvicg)
[2] Pensées, § 172
[3] ibidem
[4] Pensées, § 465

 

La machine de Nozick (implications philosophiques)

Dès sa publication, l’expérience de pensée de Nozick a suscité de nombreux commentaires dans le monde académique. L’immense majorité des gens ne se brancheraient pas. D’abord, et c’est l’angle sous lequel la majorité des objections ont été apportées : il semble que nous ayons une préférence « naturelle » pour la vérité. La majorité des personnes interrogées (faites l’expérience) semble avoir une répugnance première pour un bonheur qui ne serait qu’illusion, même si nous n’avons pas conscience de l’illusion. Quelles explications pouvons-nous donner à cela ?

La machine de Nozick (implications)

Si je préfère le bonheur à la vérité, alors ce bonheur devient autocentré et stérile. Je suis heureux dans mon réservoir, certes, mais ce bonheur ne concerne que moi, ma vie ne laissera aucune trace dans le monde, je ne contribuerai au bonheur de personne (ni au malheur de personne d’ailleurs), je ne participerai à aucune création, aucun débat, aucune avancée. Tout se fera sans moi. Si par contre je choisis de ne pas me brancher, alors certes ma vie ne sera pas aussi parfaite, mais elle aura un impact sur le monde. Je serai là pour mes proches, je peux changer les choses, bref, je serai en lien avec le monde et y serai un être humain responsable. C’est donc aussi entre une vie imparfaite et engagée ou une vie heureuse mais désengagée qu’on me propose de choisir.

J’ajoute ici mon grain de sel au débat : remarquez que l’expérience de pensée suppose qu’on vous offre la possibilité de vous brancher quand vous voulez. Ce qui signifie que le sujet est comme vous et moi, il n’a pas la connaissance de ce que sera effectivement sa « vraie » vie future. Le choix est donc entre une vie heureuse à coup sûr et une vie qui reste encore à vivre et à écrire. Le choix n’est donc pas qu’entre bonheur et vérité, il est aussi entre bonheur maximal assuré et bonheur incertain (mais qu’on espère pas trop mal quand même) et qui surtout sera mon œuvre. Ma seule façon de me connaître, de savoir qui je suis et de quoi je suis capable, c’est de me coltiner au monde. Je risque de me faire broyer, certes, je risque le malheur, mais c’est la seule façon de répondre à la question « qui suis-je ? ». Si je me branche, je ne le saurai jamais. Le choix est donc aussi entre bonheur absolu mais passif ou bonheur espéré et actif. Par conséquent, se brancher ou non signifie aussi choisir entre illusion et connaissance de soi.

Au final, si le but de la vie était vraiment d’être heureux, si le bonheur, tel que nous le disaient les grecs, représentait effectivement le Souverain Bien, alors nous devrions tous choisir sans hésiter de nous brancher. Si la majorité des gens choisiraient de ne pas le faire, c’est peut-être là l’indice que le bonheur n’est finalement pas leur absolue priorité dans la vie. Certes nous le recherchons, mais peut-être pas à n’importe quel prix. Dès lors, chacun peut être renvoyé à l’examen de sa propre échelle de valeur et de son propre système de priorités : quel prix serais-je prêt(e) à payer pour mon bonheur ? Vaut-il que je lui sacrifie ma liberté, ma responsabilité ou autres choses ? Quand devient-il trop cher payé ? Je vous laisse sur cette réflexion.

La machine de Nozick (l’expérience)

J’aimerais pour cette semaine soumettre à votre réflexion une expérience de pensée très célèbre parmi les philosophes, issue d’un ouvrage du philosophe américain contemporain Robert Nozick : Anarchy, State, and Utopia[1]

« Supposez qu’il existe une machine à expérience qui soit en mesure de vous faire vivre n’importe quelle expérience que vous souhaitez. Des neuropsychologues excellant dans la duperie pourraient stimuler votre cerveau de telle sorte que vous croiriez et sentiriez que vous êtes en train d’écrire un grand roman, de vous lier d’amitié, ou de lire un livre intéressant. Tout ce temps-là, vous seriez en train de flotter dans un réservoir, des électrodes fixées à votre crâne. Faudrait-il que vous branchiez cette machine à vie, établissant d’avance un programme des expériences de votre existence ? »

La machin de Nozick (L'expérience)

On vous propose donc de vous brancher à une machine, capable de vous faire vivre votre vie idéale. Tout ce que vous pourriez vouloir vous sera procuré, le bonheur est à portée de main. L’inconvénient est que tout cela sera faux, mais vous n’en saurez rien et pouvez choisir de ne jamais rien en savoir. Vous brancheriez-vous ?

L’expérience de pensée de Nozick, 25 ans avant Matrix[2], vise bien sûr à nous mettre face à un dilemme. Faut-il préférer le bonheur à la vérité, ou la vérité au bonheur ? Remarquez qu’il ne s’agit pas d’opposer vérité et plaisirs, mais bien vérité et bonheur. En effet, la machine de Nozick n’est pas qu’une machine à plaisirs. Si ma conception du bonheur est une succession sans fin de plaisirs assouvis, alors je programmerai la machine en ce sens et elle me donnera ce que je souhaite. Si ma conception est différente, si je dose subtilement revers et succès pour me faire mieux apprécier les seconds, que je me fournis un appétit d’ogre pour la vie, que je programme la réalisation d’une grande œuvre ou quoi que ce soit d’autre qui correspond très exactement à mon idée de bonheur, alors la machine le donnera également. Et même, on peut admettre pour pousser l’expérience de pensée, que je n’ai pas besoin de programmer la machine à l’avance et qu’elle est capable de s’adapter en cours de route, voire de prévenir mes désirs pour me fournir ma vie idéale. C’est donc bien entre une certitude de bonheur maximal et une vie imparfaite, franchement malheureuse peut-être, mais « vraie » que je peux choisir.

Je vous laisse réfléchir à la question et aux enjeux que vous y voyez, car le choix ne se résume évidemment pas à une alternative entre bonheur et vérité. Je vous retrouve la semaine prochaine pour vous proposer un topo des débats que cette expérience a provoqué chez les philosophes de métier.



[1] Nozick, R., Anarchy, state, and Utopia, New-York : Basic Book, 1974, et en français : Anarchie, Etat et Utopie, (trad. E. d’Auzac de Larmartine & P.-E. Dauzat), Paris, PUF, 1988, pp. 65-67 – Une expérience de pensée similaire se trouve chez Hilary Putman dans Raison, Vérité et Histoire (1981)

[2] Matrix (La Matrice au Qc et N-B) est un film de Lana Wachowski (1999), dans lequel tous les humains ou presque vivent dans la Matrice, sorte de « super machine de Nozick ». Un personnage (Néo) se voit offrir un choix entre deux pilules : avec la bleue, il retourne dans la Matrice faire de beaux rêves, avec la rouge il en sort et vit sa « vraie » vie.

André Comte-Sponville / Le bonheur, désespérément

Ce petit opus est la transcription d’une conférence donnée en 1999 (souvent reprise) et suivie par une période de questions du public, elles aussi retranscrites. Dans un premier temps, Comte-Sponville s’interroge sur les raisons pour lesquelles nous sommes si peu ou si difficilement heureux. C’est qu’il semble y avoir, dans le bonheur lui-même, une contradiction logique. Tout homme désire être heureux. Or, la nature du désir semble nous condamner au tragique : le désir est manque si bien que tout désir comblé disparaît bientôt comme désir ; ce qu’on vient d’obtenir ne nous intéresse déjà plus, l’ennui point. Ce que je désirais, et qui devait faire mon bonheur, déçoit ; le bonheur lui-même que je désire, lorsque je l’atteins, m’ennuie. Le bonheur, coincé entre les oscillations du désir et de l’ennui, n’est donc que fugacement entraperçu et au final, perpétuellement manqué. Ne peut-on désirer ce qu’on a, et donc être heureux ? Oui, répond Compte-Sponville, mais alors il faut ramener le bonheur du côté de la joie et du plaisir. L’erreur, quand on définit le désir comme manque, c’est de l’assimiler à l’espérance. Espérer, selon Compte-Sponville, revient à désirer sans savoir (on ignore l’issue de notre espérance), sans pouvoir (on n’espère que ce qui ne dépend pas de nous) et sans jouir (la jouissance est sans cesse ajournée). Or, tout le désir n’est pas espérance. Il suffit donc d’écarter, dans notre désir de bonheur ou dans notre désir vers le bonheur, tout ce qui relève de l’espérance. Ceci distingué, il est évident – et même souhaitable – qu’on peut désirer ce qu’on sait, ce qu’on peut, ce qu’on a, bref, ce qui dépend de nous, et que nous pouvons nous en réjouir. C’est donc par là qu’il y a un bonheur possible en actes. Le bonheur désespéré, c’est donc un bonheur qui enracine son désir dans le présent en s’étant débarrassé du tragique de l’espérance.

Le bonheur, désespérément

Le bonheur chez Descartes

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Atteindre la « souveraine félicité »[1], chez Descartes, demande de chercher en nous-mêmes. Les « âmes vulgaires » se fourvoient en attendant le bonheur de biens extérieurs. Certes, les honneurs, les richesses ou la santé sont des biens, et les posséder favorise le bonheur. L’homme gâté par le sort peut bien être heureux. Mais parce que ces biens ne dépendent pas de nous, ce n’est qu’un bonheur en sursis. Ayant peut-être moins qu’un autre été poussé à développer ses ressources intérieures, l’homme chanceux s’expose à une cuisante déconvenue dès que le vent de la fortune aura tourné. Au contraire, le sage est celui qui a compris que la béatitude, définie comme « parfait contentement d’esprit » et « satisfaction intérieure »[2], ne pouvait venir que de ses capacités propres. Dès lors, s’il est lui aussi favorisé par la fortune, ce bonheur viendra se surajouter, mais sans remplacer la béatitude, plus fondamentale. Si deux hommes sont également sages, le plus chanceux sera le plus heureux.

Que faut-il faire ? Descartes précise que la plénitude n’est pas absolue mais relative, chacun peut donc se rendre entièrement content et satisfait. Il prend ici l’image de deux vaisseaux de transports de marchandises : le petit peut être aussi plein que le gros, même s’il transporte moins de liqueurs[3]. Il y a donc une démocratisation du bonheur chez Descartes, tous peuvent accéder également au bonheur, malgré une inégalité des chances au départ. Chacun peut être satisfait, pour autant que ses désirs ne soient pas chimériques et n’excèdent pas ses capacités propres. Un petit bateau qui désirerait se remplir au-delà de ses capacités ne pourrait que sombrer.

Le ressort de la félicité va donc consister à rendre adéquat ses désirs et ses capacités. Être sage, c’est « tâcher toujours plutôt à [s]e vaincre que la fortune, et à changer [s]es désirs que l’ordre du monde »[4]. Ce qui passe d’abord par une prise de conscience : la maladie, la souffrance font partie des aléas de toute vie et n’épargnent personne. Vouloir en être exempté n’est pas raisonnable, c’est se vouloir « plus qu’humain ». Dès lors, il n’y a pas lieu d’accuser la mauvaise fortune pour ce qui relève simplement de l’ordre du monde. Se vouloir en bonne santé quand on est malade, c’est comme vouloir des ailes quand on en n’a pas, c’est avoir des désirs « plus qu’humains ». Désirer ce qui ne peut pas être, c’est résister injustement à l’ordre du monde, rien de bon n’en sortira.

Le chemin vers le bonheur consiste donc à apprendre à calibrer ses désirs sur ses capacités propres, ce qui demande de respecter 3 règles :

  • user de sa raison pour évaluer les situations afin de déterminer en chacune quelle est la meilleure conduite à tenir
  • affermir sa volonté, c’est-à-dire prendre la résolution ferme de toujours suivre les conseils de la raison en ignorant les sirènes de la passion
  • Éviter trois écueils : les désirs excessifs, les regrets et les remords, qui sont de puissants freins à la souveraine félicité

Les désirs excessifs se combattent par la connaissance et le bon usage de la raison. Si je comprends quelle est ma nature (si je suis un gros ou un petit bateau), si je comprends que je ne peux changer l’ordre du monde, alors je ne peux avoir que des désirs propres à être satisfaits, je ne gaspille pas mon énergie à vouloir ce qui ne peut advenir. Éviter les regrets et les remords se fait en étant ferme dans sa résolution de suivre toujours sa raison. Celle-ci n’évite pas l’erreur ou les conséquences malheureuses, mais si nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour améliorer ou maintenir notre situation, si nous faisons toujours de notre mieux, alors nous devons être contents de nous-mêmes malgré les aléas de la vie. Tant que j’aurais fait de mon mieux, je n’aurai rien à me reprocher.

Finalement, « la plus grande félicité de l’homme dépend de ce droit usage de la raison »[5]. Pour éviter que la raison ne se trompe de bonne foi et ne nous pousse vers des choses mauvaises, il convient de l’entraîner. L’entraînement de la raison à penser droit s’appelle la philosophie. Descartes, comme Platon ou Aristote avant lui, place donc la racine du bonheur dans la pratique de la philosophie.