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La tolérance

La tolérance est un concept daté, né au XVIème siècle avec « l’édit de tolérance » de Catherine de Médicis, qui reconnaissait le droit de culte aux protestants. La notion est donc très liée, dès son essor, au contexte des guerres de religions entre catholiques et protestants qui divisaient alors le royaume. Comme émotion positive, ce qui nous intéresse ici, elle désigne un éventail d’attitudes allant de l’effort conscient pour accepter ce qu’on n’approuve pas, jusqu’à l’accueil bienveillant de la différence quelle qu’elle soit, traduisant ainsi une ouverture d’esprit, un respect d’autrui voire une curiosité pour sa particularité. Voltaire[1] en faisait une condition incontournable du développement moral des individus, et par suite, du progrès social. En effet, la tolérance est une des conditions d’un vivre-ensemble harmonieux. C’est aussi une condition de la démocratie, puisqu’elle suppose la reconnaissance d’une équivalence en droit et en dignité de toutes les opinions.

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Mais toutes les opinions doivent-elles vraiment être tolérées ? Ainsi, la tolérance n’est pas sans ambiguïtés. Notons d’abord que la tolérance n’est pas l’indifférence. Se moquer de tout ou considérer que tout est équivalent n’est pas être tolérant. Comme le faisait remarquer Locke[2], poser la tolérance, c’est poser des limites entre ce qui est acceptable, ce qui ne l’est pas, ce qui est négociable. Et c’est en ce sens qu’elle reste une émotion ou une décision rationnelle positive : elle repousse une limite et manifeste une volonté de se retrouver par-delà une opposition. Cependant, le respect de la différence ne signifie pas qu’on se doive d’accepter tout et n’importe quoi. Dès lors qu’on refuse le relativisme moral, des limites doivent être posées. Mais comment déterminer ces limites ?

On peut ici confronter les valeurs. Par exemple, la question de l’excision fait s’opposer la défense de pratiques traditionnelles d’un côté, contre le droit des femmes de l’autre. Or, la mutilation forcée est une atteinte grave aux droits de l’homme. Aucune société n’a le devoir de tolérer une atteindre grave aux droits de l’homme au nom de la différence culturelle. Remarquez que le relativisme social nous demanderait ici de l’accepter. Je choisis volontairement ici un exemple où la priorité des valeurs s’impose aisément. Il va sans dire qu’il n’est pas toujours facile de les établir et de poser les limites, que ce soit au niveau social ou dans nos rapports quotidiens entre individus. La confrontation des valeurs peut elle-même faire l’objet d’un débat public.

Dernière question : faut-il tolérer les intolérants ? Il s’agit de savoir si une démocratie doit accepter les discours de partis politiques, de communautés ou d’individus qui justement, ne respectent pas la tolérance et refusent le droit de cité à une partie de la population ou à certaines opinions. Cette question, Rawls[3] la pose dans Théorie de la justice. Il remarque deux choses : que les intolérants ne peuvent se plaindre d’intolérance (puisqu’on ne peut se prévaloir de principes qu’on ne reconnaît pas soi-même), si on leur impose le silence, ils ne pourront rien revendiquer. Mais Rawls conclut aussi que les tolérants ne peuvent imposer des restrictions à ceux qui ne le sont pas à moins d’un danger immédiat pour la constitution ou pour la sécurité individuelle (car la justice démocratique impose le respect de toutes les opinions). Il faut donc bien tolérer les intolérants. Et il serait dommage, à mon avis, de ne pas les laisser s’exprimer. Car comment combattre des opinions et faire évoluer les mentalités si ce n’est par la confrontation des arguments dans un débat public ? Refuser de laisser les intolérants s’exprimer, c’est laisser des opinions négatives prospérer de façon souterraine et surtout, c’est se refuser la possibilité de les réfuter.

Enfin, je laisse à votre réflexion la question du « politiquement correct » où, au nom de la liberté, on met sous pression la liberté elle-même, comme si toute opinion, tout discours voire toute tournure de phrase qui ne rentrait pas exactement dans une norme préétablie devenait indésirable. En arrivons-nous à une ère d’intolérance au nom de la tolérance ?

 

Faut-il préférer le bonheur à la vérité ?

Je vous propose cette semaine une réflexion dans le prolongement de celle ouverte il y a quelques semaines par la machine de Nozick. On y avait vu que si, comme on a tendance à le croire, l’être humain recherchait par dessus tout à être heureux, alors toute personne devrait souhaiter se brancher à la machine. Or, l’expérience de pensée soumise à un grand nombre d’individus montre qu’au contraire, très peu de gens le ferait, indiquant par là que le bonheur n’est pas nécessairement pour eux la valeur suprême. Ce qui nous mène à la question philosophique de cette semaine : faut-il préférer le bonheur à la vérité ?

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Implicitement, la question ne semble se poser que dans des situations où elles s’excluent l’une l’autre. Ce serait bonheur ou vérité, comme si on ne pouvait avoir les deux en même temps, comme si le bonheur ne pouvait que s’accompagner du mensonge et que la vérité ne pouvait que faire notre malheur. Dans une telle situation, on peut vouloir d’abord entendre le « faut-il ?» comme un « doit-on ?». Nous sommes alors renvoyés à la question des devoirs, comme si chacun d’entre nous, en toutes circonstances, avait le devoir de préférer l’un à l’autre. Doit-on donc préférer la vérité au bonheur, comme s’il y avait là un devoir envers soi-même, une dignité particulière ? Doit-on au contraire préférer le bonheur à la vérité, poussés par ce qui serait un respect envers notre nature, définie alors principalement sous son aspect jouissif ? La question des devoirs envers soi-même et des contenus de ces devoirs étant déjà philosophiquement problématique, c’est à grand peine qu’on fonderait ici un devoir prioritaire envers soi-même pour l’un ou pour l’autre, pour le bonheur ou pour la vérité.

Se poser la question serait alors plutôt à entendre sur le mode du conseil, comme un « vaut-il mieux choisir le bonheur contre la vérité ou la vérité contre le bonheur » ? Vous l’aurez compris, ce « vaut-il mieux » ne peut faire l’économie du « par rapport à quoi ? ». Par rapport à mes intérêts ? Sans doute est-ce la vérité qu’il faut alors privilégier. Par rapport à mon bien-être global ? Bien malin celui qui sait dès maintenant quelle alternative lui sera la plus heureuse au final. Une vérité douloureuse mais libératrice vaut peut-être mieux qu’une illusion confortable bercée trop longtemps. Eviter un malheur présent n’est peut-être pas un bon calcul à long terme. Difficile, donc, de se prononcer sur la meilleure des deux options d’un point de vue pragmatique, y compris par rapport au bonheur lui-même. Si bonheur et vérité semblent d’abord s’exclurent, ils peuvent aussi se rejoindre par-delà le malheur présent. On aboutirait alors à un bonheur par la vérité, comme s’il s’agissait d’un chemin détourné mais plus solide à long terme.

Vous l’aurez compris, il n’y a pas de « bonne réponse » à cette question, mais plutôt des choix et des implications. En choisissant la vérité au bonheur, je fais un choix sur la personne que je désire être. Ne pas mettre la tête dans le sable et choisir de faire face à une vérité désagréable est aussi une façon de s’assumer, d’assumer la vie avec ses dimensions déplaisantes et de se montrer responsable face au monde. On peut choisir la vérité, avec les souffrances qu’elle suppose, et en tirer, si ce n’est un bonheur en soi, au moins une certaine idée de soi-même. Se choisir responsable et malheureux plutôt qu’heureux dans l’illusion est aussi un choix rationnel qui engage l’être. Tout comme le choix inverse. En choisissant le bonheur à la vérité, j’indique que la dimension la plus importante de mon être est de jouir de la vie, quitte à en rester au niveau superficiel des choses et des relations, quitte à être un « imbécile heureux ». Quitte aussi à mentir et faire souffrir ? Nous n’avons envisagé jusqu’ici que la vérité qui nous concernait, mais elle peut aussi mettre autrui en jeu. Préférer mon bonheur à la vérité pour autrui est ainsi courir le risque d’être injuste. Laisserais-je un innocent être accusé parce que c’est mieux pour moi de mentir ou de me taire ? Remarquez comment les pires dérives égoïstes peuvent découler de cette position.

Et quand bonheur et vérité concernent autrui ? L’exemple le plus classique : dire à un(e) proche que sa ou son conjoint(e) le(la) trompe. Quel est mon devoir prioritaire envers cet(te) ami(e) ? Lui dois-je d’abord le bonheur ou d’abord la vérité ? Je peux faire un choix qui engage la signification de l’être pour moi-même, mais c’est impossible de faire le choix de l’être pour autrui. C’est donc du côté de la relation elle-même qu’il faut alors chercher. On trouve chez Hegel l’idée que nous n’avons pas le devoir de tout dire à tout le monde, mais que les devoirs que nous avons les uns envers les autres dépendent de la nature et de la proximité de notre relation. Sans doute faut-il chercher là ce que je dois à autrui, et être conscient que ce que je déciderai alors de faire engagera la nature de notre relation.