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Le bonheur chez Nietzsche

Elève prodige, Nietzsche obtient à 25 ans un poste à l’université alors qu’il n’a pas de thèse. C’est à cette époque qu’il rencontre Wagner. Il démissionne 10 ans plus tard pour vivre en nomade en Italie, France et Bohème, période de maturation de son oeuvre. La fin de sa vie verra une descente dans la folie, dont il ne reviendra pas. Après sa mort, sa sœur Elizabeth tenta d’utiliser sa pensée pour servir ses convictions nazie. Elle publiera des notes, allant jusqu’à en réécrire des parties. Ce sera l’ouvrage posthume : La volonté de puissance. 

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La vie ne tend pas au bonheur pour Nietzsche, qui critique en cela les philosophies eudémonistes classiques. C’est que la vie est pensée ici comme une énergie. Il s’agit d’une force vitale qui pousse tout être vivant, de la bactérie à la civilisation, à étendre son pouvoir sur ce qui l’entoure, à tenter de se l’approprier, l’assimiler, le digérer pour le soumettre à sa loi. Il n’y a ici rien de moral ou d’immoral, il s’agit juste d’un état de fait : la vie est comme ça, elle est « volonté de puissance »[1]. La vie est donc par nature ambivalente : elle est force créatrice, développement, mais aussi destruction, agressivité, morbidité, y compris au niveau de l’individu lui-même. Et il arrive que ce soit ce versant sombre qui occupe majoritairement le terrain, comme chez le dépressif ou le suicidaire. Par conséquent, l’horizon de cette volonté de puissance, de cette volonté de vie n’est pas et ne peut pas être le bonheur. Les plantes, les animaux et les hommes sont animés par un désir de puissance, pas par un désir de bonheur[2]. De surcroît, l’ambivalence de la vie fait qu’au sein même de l’individu, quelque chose résiste déjà au bonheur.

Et pourtant, nous ne sommes pas condamnés au tragique. Le bonheur est possible, mais comme un « à côté », une émanation secondaire de la vie, pourvu qu’on ne s’illusionne pas sur la nature du bonheur et qu’on soit prêts à embrasser les règles du jeu.

La première condition au bonheur est la capacité d’oubli. L’attachement au passé, qu’il soit positif sous forme de nostalgie ou négatif sous forme de ressassement traumatologique, ne peut mener qu’à la paralysie pour Nietzsche. Il faut également oublier le futur, c’est-à-dire ne pas être trop dans l’anticipation, ne pas être conscients à l’extrême des conséquences possibles de nos actes. Là aussi, le vertige ne pourrait que nous paralyser. L’oubli, qui efface les traces du passé et estompe le futur, débarrasse l’action de ce qui pourrait l’orienter faussement et du coup la rend plus efficace. L’oubli a donc un rôle double dans le bonheur : il nous rattache au présent et il permet l’accomplissement de notre puissance. On retrouve donc à la fois chez Nietzsche l’idée partagée que le bonheur demande une attention à l’instant et l’idée spinoziste que l’augmentation de notre puissance nous procure de la joie.

Mais surtout, il faut se débarrasser de la vision d’un bonheur comme paix de l’âme. Le bonheur, chez Nietzsche prend acte de l’ambivalence de la vie, il est réconciliation avec le malheur. Nietzsche n’apprend pas à éviter le malheur, à se détacher des choses du monde pour s’insensibiliser ou accueillir le malheur avec « sagesse ». Au contraire, la philosophie du bonheur chez Niezsche est embrassement complet du malheur pour ce qu’il est : un élément de la vie. Aimer la vie, être heureux, c’est l’aimer avec le malheur qu’elle contient et le traverser pleinement. Pour être heureux, il faut donc dire « oui » à la vie, « oui » à son destin (ce qu’on appelle dans la philosophie de Nietzsche l’amor fati). Il ne s’agit pas ici d’un « oui » passif ou résigné, c’est un « oui » franc, joyeux, actif qui marche vers son destin la tête haute.


  • [1] Par-delà le bien et le mal, § 259
  • [2] La volonté de puissance, §305

La joie

 « Par joie, j’entendrai donc […] une passion par laquelle l’Esprit passe à une perfection plus grande » Spinoza, L’Éthique, Livre III, XI, scolie

La joie se trouve à mi-chemin entre le bonheur et le plaisir. Du premier, elle n’a pas l’enracinement stable, du second, elle n’a pas la partialité éphémère. La joie serait plutôt un entrain de l’âme, une envie de sourire, un contentement d’être en vie. Peu de philosophes se sont penchés sur ce sentiment. C’est pourtant un concept central chez Spinoza.

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Pour bien comprendre l’importance que donne Spinoza à la joie dans toute notre vie, au point d’en faire même le critère du bien et du mal, il faut comprendre le concept très spinoziste de conatus. Le conatus est « l’effort pour persévérer dans son être ». Dit autrement, chaque être vivant : hommes, animaux, plantes ou bactéries sont tous animés par un élan vital qui les pousse à réaliser ce qu’ils sont, à développer au maximum leurs facultés. Par exemple, une plante cherchera à pousser, à s’étendre, à polliniser car c’est là sa nature de plante. Un animal, plus complexe, cherchera à survivre, à manger, à se reproduire, voire à monter dans l’échelle sociale de la meute… Un homme, en plus de tout cela, cherchera aussi à développer ses talents propres, sa personnalité unique, bref, à accroître autant que faire se peut sa puissance d’agir sur le monde qui l’entoure.

C’est ici qu’interviennent la joie et son corollaire : la tristesse. Dans mon activité sur le monde et les essais que je fais pour affirmer et étendre ma puissance d’agir, certaines actions sont couronnées de succès : elles provoquent de la joie ; certaines actions échouent et me mettent face à mes limites : elles provoquent de la tristesse. Joie et tristesse sont des « affects », c’est-à-dire à la fois des sensations physiques et des représentations mentales susceptibles d’augmenter ou de diminuer en fonction des causes qui les provoquent. La joie est donc ce que je ressens lorsque j’éprouve une augmentation de ma puissance d’agir. C’est une allégresse de l’âme, un entrain du corps, causés par une expérience positive.

Cependant, Spinoza est très clair à ce propos, la joie n’est pas un état stable : c’est un passage. Elle va donc diminuer jusqu’à ce qu’on se soit habitué à notre nouvel état, laisser place à une joie nouvelle ou à une tristesse, en fonction des fluctuations permanentes que mes expériences me renvoient quant à ma puissance d’agir. La joie est donc une passivité qui dépend des événements et sur laquelle je ne peux rien ? Pas tout à fait. Certes, je ne peux pas échapper aux flux des événements et aux affects qu’ils provoquent en moi. Mais pour ne pas nous retrouver constamment ballottés entre joie et tristesse, Spinoza nous enjoint à passer d’une joie passive à une joie plus active, dans laquelle les événements extérieurs sont accueillis avec une approbation de la raison. Si je comprends ce qui me fait agir, avec ses limites, alors je ne peux pas exiger de ma puissance d’agir plus qu’elle ne peut fournir, j’ajuste mon désir à mes capacités. Dès lors, je comprends que ma puissance d’agir ne peut qu’augmenter progressivement, mais cette fois dans la cohérence et l’amour de soi-même.



[1] Spinoza, L’Éthique, Livre III, XI, scolie