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Le bonheur chez Pascal

Blaise Pascal (1623-1662) est à la fois mathématicien et moraliste. Comme mathématicien, il invente à 19 ans la « pascaline » (première machine à calculer), prouve la pression de l’air, invente le concept d’espérance en probabilités… Déjà rapproché de la religion chrétienne à la mort de son père, il connaît une nuit d’extase mystique le 23 novembre 1654. Dès lors, Pascal se consacre à une apologie de la religion chrétienne.

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Il est plus difficile de tirer une conception unifiée du bonheur chez Pascal, compte tenu du caractère fragmentaire et incomplet des Pensées. Ce qu’on peut remarquer cependant, au fil des extraits, est le caractère tragique que prend le bonheur chez Pascal. En effet, tout en disant que le bonheur est recherché par tout le monde, qu’il est « le motif de toutes les actions de l’homme, jusqu’à ceux qui vont se pendre »[1], il affirme en même temps, de façon certes un peu provocatrice, qu’ « il est inévitable que nous ne le soyons jamais »[2]. Quelle est la raison de notre condamnation ? Notre quasi-impossibilité à goûter le présent pour ce qu’il est. Nous ruminons le passé ou bien nous nous projetons vers l’avenir qui ne peut que nous échapper puisqu’il ne se laisse jamais rattraper. Ainsi, « nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre »[3].

Le bonheur est-il à jamais perdu chez Pascal ? Le tragique est un peu provocateur disais-je, car tout en semblant nous condamner, Pascal nous indique aussi une voie de sortie. Sa position se trouve concentrée en une phrase : « le bonheur n’est ni hors de nous, ni dans nous ; il est en Dieu, et hors et dans nous »[4]. Ce qui signifie que le bonheur ne provient pas de biens extérieurs. De façon très classique, Pascal n’attend pas le bonheur d’une quelconque faveur de la naissance ou des circonstances, aucun bien matériel, aucun honneur, aucun divertissement ne nous apportera durablement le bonheur. Le bonheur n’est donc pas « hors de nous ». Mais il n’est pas non plus « dans nous », position plus originale déjà, et qui signifie que nous ne sommes pas capables, par nos simples ressources intérieures, d’atteindre durablement le bonheur. Créatures trop vaines et trop aveugles, nos seules forces ne sont pas suffisantes. Le bonheur est « en Dieu », c’est Dieu qui donne suffisamment de sens à nos vies pour les rendre heureuses. Dieu est bien « hors » nous, non seulement de par sa nature, qui excède en tous points la nôtre, mais aussi parce que le Dieu de Pascal est un Dieu qui se cache. Il se dérobe, reste à distance de sa créature dont les forces ne seraient pas suffisantes pour L’appréhender et qui n’a plus dès lors que sa foi pour Le rejoindre. Dieu est ainsi « hors nous » car il nous excède, mais aussi parce qu’il se dérobe. Et pourtant, il est «dans nous », car par la foi, Dieu se rend sensible au cœur. Ce bonheur, l’union à Dieu dans la contemplation est donc bien à la fois « hors » nous et « dans nous ».

On le remarque ici, il y a une véritable misère de l’homme sans Dieu chez Pascal. L’homme est pour lui une créature faible, agitée par des occupations vaines, pleine d’illusions et qui fuit l’angoisse de la mort dans une frénésie de divertissements sans jamais vraiment réussir à tromper son ennui. Les philosophies qui enseignent à trouver bonheur et sagesse en soi-même ont surestimé les ressources humaines. Apprendre à vivre au présent, à ne pas attendre le bonheur de lendemains qui chanteraient, à rester au repos, sont effectivement des conditions sine qua non du bonheur, mais la faiblesse de la nature humaine nous empêche d’atteindre durablement ces états par nos seules forces. Pour Pascal, seule la rencontre de Dieu et sa contemplation sont assez puissantes pour calmer le désarroi de l’homme.



[1] Pascal, Pensées, § 425 (éd. Brunschvicg)
[2] Pensées, § 172
[3] ibidem
[4] Pensées, § 465