Pas besoin des autres pour être heureux ?

Bah tiens… tous nos philosophes depuis l’antiquité sont arrivés précisément à la conclusion que nous ne saurions être vraiment heureux seuls. Il n’est pas jusqu’à la psychologie positive qui constate qu’au contraire, une vie sociale dense est un facteur significatif de bonheur. Et même que les extravertis sont globalement plus heureux que les intravertis. Vous doutez ? Alors en bon philosophe à l’esprit critique, nous allons tester l’assertion par son contraire : et si moi, je veux soutenir que je n’ai besoin de personne pour être heureux ?

Si on reprend pour simplifier les trois dimensions d’une vie heureuse proposée par Seligman, examinons s’il est possible d’avoir une de ces trois vies riche, mais dans la solitude. 

La « vie plaisante » : il est tout à fait possible d’éprouver des plaisirs et des joies seuls. Même, nos émotions ne sont jamais finalement que nos émotions, nous les éprouvons seuls. C’est vrai, je ne peux rien ressentir à la place d’autrui, et personne ne peut rien ressentir à ma place, toute émotion est donc toujours une expérience égocentrée. Mais par qui éprouvons-nous ces plaisirs ? Même si on voulait réduire la vie plaisante aux seuls plaisirs physiques (par exemple, manger, boire, dormir), autrui n’est jamais très loin. Pourrais-je goûter ce mille-feuilles que je savoure s’il n’y avait eu le savoir-faire du pâtissier pour le confectionner ? Dormirais-je aussi bien s’il n’y avait eu une kyrielle de professionnels, du designer au vendeur, pour me fournir sans gros efforts un lit, un matelas, une couette et tout le reste ? Si je n’avais dû compter que sur mes talents, m’est avis que mon mille-feuilles et mon lit eût été moins agréables… Il en va de même pour les plaisirs moins « immédiats » : ce film, que j’aime aller voir seul, s’est-il fait tout seul ? Et la fierté que j’ai d’avoir accompli seul un travail difficile, que vaudrait-elle s’il n’y avait le regard d’autrui pour m’admirer ? Besoin de personne, moi…? Quel que soit ce que je considère, autrui n’est jamais bien loin pour me faciliter la vie ou pour valider ma valeur et mon existence. Nous sommes interconnectés à la grande machine, qu’on le veuille ou non.

La « vie engagée » : puisqu’il s’agit d’une tâche de concentration, cette dimension peut tout à fait se réaliser seul. Si le bonheur se réduisait à cette dimension, effectivement, nous ne serions pas loin de conclure qu’autrui n’est en rien nécessaire à mon bonheur (encore que les défis proposés par la seule nature et accessible à ma seule personne sont quand même très limités). Autrui n’est donc pas absolument nécessaire ici, ce qui ne signifie pas non plus que les autres n’aient aucune place ni qu’on se trouve mieux seuls qu’accompagnés : une partie de carte, une discussion animée, une sortie en famille sont autant de bonnes occasions d’expériences de flux. Dès que vos talents et vos aspirations diffèrent un peu de « couper des arbres seul dans la forêt profonde » et équivalents, il y a fort à parier que vos meilleures expériences de flux intègrent autrui…

La « vie ayant du sens » : difficile, là encore, de participer à quelque chose de plus grand que soi qui ne soit pas en rapport direct avec autrui : élever des enfants ? Autrui ! Faire partie d’une association ? Autrui ! Peindre toute la journée au fond d’un atelier ? Laisser une œuvre ! Faire du théâtre, du bénévolat, écrire des livres pour enfants ? Toujours et encore autrui ! Tout ce qu’on fait de plus grand que soi implique par définition autrui, sinon, ce n’est pas « plus grand que soi ». Et la défense de l’environnement, me direz-vous ? N’est-ce pas plus grand que soi et destiné uniquement à la planète ? Oui, mais est-ce uniquement pour la planète ou pour les générations futures ? Et puis-je sauver la planète seul, sans compter sur la coopération des autres pour trier leurs déchets ou économiser l’eau?

Difficile, même en cherchant bien, d’écarter complètement autrui de l’équation du bonheur. La vie semble beaucoup plus belle (et bien plus simple) quand on a un réseau social dense. Seul, on peut tout à fait « être bien » (en tout cas mieux qu’en certaines compagnies…). Et c’est peut-être là qu’est la confusion. Pour satisfaire aux éléments de la vie heureuse tels que proposés par Seligman, il faudrait n’avoir pour seuls plaisirs que des plaisirs simples qu’on peut se fournir entièrement soi-même, il faudrait n’avoir pour seule passion et principal talent que des activités solitaires et isolées, il faudrait ne chercher le plus grand que soi que dans la nature. La probabilité de trouver une telle personne est minime, et ne peut de toutes façons pas servir de paradigme à l’humanité. Mais comme il faut de tout pour faire un monde, admettons qu’il existe un tel être. Son bonheur est-il bonheur ou est-il « bien-être » ? Une vie en autarcie peut-elle être beaucoup plus qu’un long voyage sur un fleuve à peu près tranquille ? Les plaisirs sont limités, tout comme les succès, les activités sont routinières, les stimulations sont rares… Peu de confort, certes, mais pas grand malheur non plus. Et là où il n’y a pas de grand malheur possible, est-ce qu’il peut y avoir un grand bonheur possible ?

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